Carnet de route

Amitges, sortie épique!

Le 26/03/2018 par Emgé

Amitges, sortie épique

Jour 1. Mardi 20 mars
Ce 20 mars 2018, seize gaillard.e.s* partent à pied d'Espot (Catalogne) pour le refuge d'Amitges (2380m). L'acheminement de tous au point de départ s'est fait sans problème, le col enneigé, les petites glissades impromptues du minibus, ainsi que le pneu crevé par une chaîne à neige sur l'une des deux voitures particulières étant péripéties.

A 13h15, le groupe s'élance pour un parcours de 1000 mètres de dénivelé et, sur la foi de quelques indications optimistes, d'une durée de quatre heures. Bref, de quoi se mettre en jambes et s'aiguiser l'appétit pour le repas du soir. Passé la petite église et le vieux pont pittoresque, le trajet commence par une marche égayante sur la route qui conduit à l'Estany de Sant Maurici, itinéraire choisi par souci de sécurité, le risque d'avalanche étant potentiellement fort sur le chemin de fond de vallée.

Arrivés au bout de la route déneigée, là où commencent les immensités blanches, on chausse les raquettes et les premiers s'engagent dans le cheminement qui suit le GR11. A l'arrière, un des gaillards subit un passage à vide dû au manque d'entraînement au port du sac et préfère renoncer là, dans une zone propice au repli, plutôt que s'engager plus avant et de mettre le groupe en difficulté. Deux braves l'accompagneront jusqu'à Espot et son hôtel.
Le groupe monte. Les conditions climatiques sont rudes. De fortes bourrasques soulèvent la neige qui fouette les visages ; la température réelle est inconnue mais le ressenti est manifeste : on se les gèle. Après une progression déjà bien longue, le groupe fait halte près d'un Estany. Un des gaillards, déjà à genoux, pique soudain du nez dans la neige. On s'inquiète, on s'émeut, on lui porte secours. Un froid glacial lui serre les tempes, l'extrémité de ses doigts a pris une teinte noire assez inquiétante. On lui donne du sucre, de la Sporténine, on lui fait enfiler des couches supplémentaires de vêtements. Bientôt, il retrouve quelque vigueur et se dit prêt à se remettre en marche. On le convainc alors, non sans difficulté, de laisser là son sac que l'on confie pour la nuit à un sapin en retrait de la sente. On reviendrait le chercher le lendemain.

Le jour baisse, le vent ne faiblit pas. La sortie à peine commencée prend des allures annapurniennes. O mânes de Lachenal et Herzog !
La nuit est tombée. Les quatre heures de marche ne sont plus qu'un rêve lointain. Tel le Caïn de Victor Hugo, le groupe vient d'arriver « au bas d'une montagne en une grande plaine ». La plaine est une large combe que l'or pâle d'un maigre croissant de lune éclaire faiblement. Au haut de fortes pentes, la crête en cirque ferme l'horizon et ne laisse pas deviner le refuge, encore moins son accès. L'heure avance et le doute l'accompagne. On se voit déjà dans un trou de neige pour la nuit.

Mais un homme sait ! Francis auquel le GPS dit le chemin, s'engage dans la pente. Il trace la voie dans la neige poudreuse où il s’enfonce parfois jusqu'à mi-cuisses, il progresse sans relâche. Il va.
Derrière lui, l'épuisement, le doute et une légitime inquiétude avivent les passions et les impatiences. On entend une voix claironner dans la nuit : « mets tes raquettes à plat, marche en canard » ; une autre, avec une fermeté plus retenue : « éclaire la trace »; quelques-unes, essoufflées  : « moins vite ».
On y est ! Le refuge est là, au revers de la crête, caché, invisible du bas du vallon.
Une dernière chute dans la poudreuse sur la terrasse du refuge, et nous voici au chaud, à la lumière, au repos. Il est neuf heures moins le quart.
Le gardien accueille les gaillards. Son inquiétude de notre absence est effacée et son soulagement partagé par tous.
Les deux redescendus en assistance à Espot seront de retour à 23 heures.

Jour 2. Mercredi 21 mars.

Il a été décidé de redescendre au matin chercher le sac de notre compagnon qui, malgré une nuit de repos, n'est pas au mieux.
Le temps est médiocre et, comme la veille, très froid et venteux. La station météo du refuge affiche moins 13,6°, avec un ressenti de moins 23°. Le vent de la nuit a recouvert notre trace de la veille, tout est à recommencer. Toutefois, à la descente, la progression est plus rapide. Un hélicoptère des Bombers nous survole, tourne au-dessus du refuge. Nous apprendrons à notre retour qu'il avait été appelé par le gardien pour évacuer le camarade blessé, mais n'avait pu se poser. Il reviendra plus tard et réussira pose et évacuation. En quarante-cinq minutes, nous sommes au sac, toujours sous la garde du roi des forêts ; on se répartit son contenu (bigrement fourni) et l'on repart vers le refuge. L'après-midi, Francis propose une sortie dans les environs des aiguilles d'Amitges, histoire d'occuper le (mauvais) temps. Le froid et le vent violent font très rapidement rebrousser chemin à une partie de la troupe, qui regagne le refuge. Quelques instants plus tard, un des gaillards, l'estafette du groupe, qui était descendu en contrebas de la butte où tous se trouvaient, se débat dans la neige. On le rejoint. Arrivés à lui, on réalise qu'il n'est pas tombé dans la profonde comme il semblait, mais qu'il a été bousculé par une coulée de neige qui s'était détachée au-dessus de lui. Sa tête et le haut du corps sont libres, mais il est fait aux pattes et ne peut se dégager, ses raquettes faisant ancre dans la neige. On sort les pelles et le voici libéré. On n'aura pas eu besoin de sortir les Arva...
Cet avertissement sans frais siffle la fin de la partie : retour au refuge et demain retour à Espot aux premières heures. Les conditions de sécurité ne sont objectivement pas favorables.

Jour 3. Jeudi 22 mars.

Grand beau. Le soleil qui vient de se lever éclaire les sommets enneigés. Blanc, bleu, or.
A la descente, nous évoluons dans un paysage féerique, adjectif qui est dans toutes les bouches. Ciel d'azur, crêtes acérées, sapins chargés de neige. Image de calendrier des postes. Dans un univers de crème Chantilly, notre trace dessine un large S. La neige poudreuse est magnifique. Tous, malheureusement, n'éprouvent pas le même ravissement quand la pesanteur se rappelle à eux...
De retour sur la route, couverte d'une glace que dissimule une fine couche de neige, il y aura nombre de cabrioles et autres figures artistiques impromptues. Le site Internet du refuge n'annonce-t-il pas que «de la neige et de la glace[...] recouvrent une partie de la route. Ça peut être très dangereux. » Vérification en aura été faite.
Nous récupérons à Espot le premier des gaillards, réconforté par une cure de sommeil, et à Tremp, le second auquel les infirmières ont accordé libération.

De retour, après ces aventures et ces fortes émotions, il n'est qu'un seul regret : ne pas avoir offert le pot de l'amitié et de la gratitude à Francis. Ce n'est que partie remise.
                                                                                                                             Emgé

* Ce sera l'unique recours à l'écriture inclusive de ce récit, notre Lider maximo ayant rappelé, avec autorité, que le masculin l'emportait sur le féminin.

 






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