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Petite Chronique de dix vagues actions

Petite Chronique de dix vagues actions

Arrêtoirs de volets et civilisation montagnarde (suite)

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme, etc. »
Quels ne furent pas ma stupéfaction et mon désarroi, en arrivant le week-end dernier à la cabane d’Ourdinse (vallée d’Aspe), d’y trouver cette CHOSE que j’ose à peine nommer : un gobelet des Fêtes de Bayonne de 2014, absent il y a un an ou deux ! Passent encore la chaise en plastique et le parasol. Mais de 3 solutions l’une : 1) le berger aura déserté pendant cette période l’estive sur laquelle il aurait dû veiller ; 2) des amis le lui auront ramené pour le consoler de son absence, et il l’aura conservé précieusement ; 3) des membres du groupe des « retraités du mardi » de Bayonne, Pouillon et environs avec qui je sors aux vacances, ou du Club Alpin de Bayonne l’auront abandonné là ; mais quelle image ils donnent, honte à eux ! Quoi qu’il en soit, c’est encore une illusion qui s’effondre (voir photos). L’enquête continue. Sachez-le : je ne lâcherai rien !

Petit retour en arrière avec mon texte initial publié sur le site du Club. Pour comprendre mon cheminement (intellectuel, une fois n’est pas coutume), il faut se reporter loin en arrière. Enfant, je gardais dans mon esprit des objets banals, tels que nos arrêtoirs de volets, qui, tout bêtement, me rassuraient dans la grande maison humide et froide que nous habitions à Sames (64). Ce sont des bergers ou des bergères en ferronnerie : béret pour lui, capulet pour elle, rien n’y manque. On trouve aussi des feuilles de saule, sûrement très efficaces, mais qui ne présentent aucun intérêt, ni esthétique ni culturel. L’équivalent pour l’entrée des maisons de maître ou des jardins privés est constitué par des sphères de pierre hérissées de parallélépipèdes surmontant des colonnes, qui font penser à des oursins ou à des mines sous-marines. Ce n’est pas que je me pique d’avoir fréquenté intimement des mines sous-marines ; sinon je me serais éclaté !

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Souvenir réactivé lorsque j’ai vu les mêmes figurines, incongrues et déplacées dans cette cabane du plateau d’Ourdinse, où leur effet était amplifié par la présence de tout un bric-à-brac inattendu autant qu’apparemment inutile. Sauf que je n’aime pas ce lieu commun, j’aurais pu employer ici l’expression « inventaire à la Prévert » ; mais justement je ne le ferai pas. L’architecture et le petit mobilier montagnards sont en fait beaucoup plus hétéroclites qu’il n’y paraîtrait à lire l’excellent travail de Céline Bonnal sur les cabanes du Pays Toy (A la Découverte des cabanes de bergers, Monhélios). Je ne suis absolument pas spécialiste, je n’y connais même rien, mais je suis parfois surpris de voir des parpaings, alors qu’il y a du caillou tout autour. Je comprends bien qu’il faille couler une chape, mais pourquoi pas un garage à vélos, une piscine ou une cave à vin : les vraies baignoires d’en-bas sont souvent utilisées comme abreuvoirs, alors ! Si j’ai bonne mémoire, en son temps cette initiative d’un député basque suscita son lot de railleries.

Et puis il arrive bel et bien que des décisions absurdes soient prises, comme le montre Christian Morel (Les Décisions absurdes, Gallimard). A ma visite suivante en vallée d’Aspe, j’ai parcouru le village d’Etsaut, et en ai trouvé à chaque maison. Curieusement, ma recherche m’a d’abord détourné, puis ramené vers une magnifique tête d’ours en surplomb de la « maison de Castille », œuvre authentiquement pyrénéenne, contrairement à mon centre d’intérêt principal. J’ai retrouvé ces arrêtoirs un peu partout, à Laruns, Luz Saint-Sauveur, et en plaine. Renseignement pris, ce sont des objets industriels qui continuent à être fabriqués, par exemple par l’entreprise Torbel, et n’ont rien de local. Il faut avouer que les plus anciens ne manquent pas d’allure, ce qui les rend encore plus trompeurs.

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Ainsi donc, les visiteurs et les pyrénéens eux-mêmes se sont vu imposer sans coup férir une part de leur vie quotidienne, et de leur image. Ce n’est pas anodin, car, autre exemple, le costume dit « folklorique », ou plutôt « de fête », doit beaucoup à l’imagination des touristes (et artistes) du 19e siècle, modèle auquel les populations locales se sont conformées plus ou moins consciemment pour ne pas les décevoir. Ce qui n’empêche pas l’acculturation d’emprunter des voies parfois inattendues. Dans sa quête pionnière de données ethnographiques, Ramond de Carbonnières, auteur de la première ascension du Mont-Perdu en 1802, trouva justement à satisfaire sa curiosité dans des costumes bigourdans et aragonais déjà assez typés, mais en pleine évolution (Carnets pyrénéens, I, p. 72). A contrario, à la foire de Luz en 1792, il déplorait d’entendre des chants patriotiques plutôt que des « romances du pays » (Carnets pyrénéens, I, p. 75). Et de se féliciter de voir les Bigourdans vêtus de noir ou de bleu du val d’Azun rejeter les usages des Béarnais de la plaine (Carnets pyrénéens, I, p. 152). Bleu qui se généralise alors dans toute l’Europe (Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Seuil) : encore un coup des Béarnais, ou pas ?

Ceci doit nous inviter à voir le décalé, le surprenant, l’incongru, le cocasse, voire le loufoque, dans les montagnes et tout autour de nous. Cela nous sortirait un peu du triste univers, sans bénéfice pour les femmes, de l’écriture inclusive (enseignants.e.s, défendez donc d’abord les fonds de manteaux de l’ortografe) et des néo-féminins (auteure, professeure, docteure ; pourquoi pas escroquesse, charlatane, voyoute, qui rime avec biloute chez les ch’tis, ne pas confondre avec voyelle). A quand une étude des graffiti dans les cabanes de montagne ? L’altitude rend-elle plus sensible et plus intelligent ? Echappe-t-on au monde du quotidien ? C’est le regard que je m’applique à moi-même, et, croyez-moi, je ne manque pas de matière. Voilà, ce petit texte m’aura coûté dix vagues actions et une légère divagation ; j’espère que mon lecteur me les pardonnera.
 

Gilles DUVAL
Club Alpin de Bordeaux et de Bayonne
Ecriveur écrivant

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