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Petite Chronique de dix vagues actions

Petite Chronique de dix vagues actions

Arrêtoirs de volets et civilisation montagnarde

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme, etc...» Pour comprendre mon cheminement il faut se reporter loin en arrière. Enfant, je gardais dans mon esprit des objets banals, tels que nos arrêtoirs de volets, qui, tout bêtement, me rassuraient dans la grande maison humide et froide que nous habitions à Sames (64). Ce sont des bergers ou des bergères en ferronnerie : béret pour lui, capulet pour elle, rien n’y manque. On trouve aussi des feuilles de saule, mais qui ne présentent aucun intérêt. L’équivalent pour l’entrée des maisons de maître ou de jardins privés est constitué par des sphères de pierre hérissées de parallélépipèdes surmontant des colonnes, qui font penser à des oursins ou à des mines sous-marines. Ce n’est pas que je me pique d’avoir fréquenté intimement des mines sous-marines ; sinon je me serais éclaté !

Souvenir réactivé lorsque j’ai vu les mêmes figurines, incongrues et déplacées dans une cabane du plateau d’Ourdinse, où leur effet était amplifié par la présence de tout un bric-à-brac inattendu autant qu’apparemment inutile. Sauf que je n’aime pas ce lieu commun, j’aurais pu employer ici l’expression « inventaire à la Prévert » ; mais justement je ne le ferai pas. L’architecture montagnarde est en fait beaucoup plus hétéroclite qu’il n’y paraîtrait à lire l’excellent travail de Céline Bonnal sur les cabanes du Pays Toy (A la Découverte des cabanes de bergers, Monhélios). Je ne suis absolument pas spécialiste, je n’y connais même rien, mais je suis parfois surpris de voir des parpaings, alors qu’il y a du caillou tout autour. Je comprends bien qu’il faille couler une chape, mais pourquoi pas un garage à vélos, une piscine ou une cave à vins : les vraies baignoires d’en-bas sont souvent utilisées comme abreuvoirs, alors ! Et puis il arrive bel et bien que des décisions absurdes soient prises, comme le montre Christian Morel (Les Décisions absurdes, Gallimard). A ma visite suivante en vallée d’Aspe, j’ai parcouru le village d’Etsaut, et en ai trouvé à chaque maison. Curieusement, ma recherche m’a d’abord détourné, puis ramené vers une magnifique tête d’ours en surplomb de la « maison de Castille », œuvre authentiquement pyrénéenne, contrairement à mon centre d’intérêt principal. J’ai retrouvé ces arrêtoirs un peu partout, à Luz Saint-Sauveur, et en plaine. Renseignement pris, ce sont des objets industriels qui continuent à être fabriqués et n’ont rien de local.

Ainsi donc, les visiteurs et les pyrénéens eux-mêmes se sont vu imposer une part de leur vie quotidienne, et de leur image. Ce n’est pas anodin, car le costume dit « folklorique », ou plutôt « de fête », est en grande partie une invention des touristes (et artistes) du 19e siècle, modèle auquel les populations locales se sont conformées plus ou moins consciemment pour ne pas les décevoir. Ceci doit nous inviter à voir le décalé, le surprenant, l’incongru, le cocasse, voire le loufoque, dans les montagnes et tout autour de nous. A quand une étude des graffiti dans les cabanes de montagne ? L’altitude rend-elle plus sensible et plus intelligent ? Echappe-t-on au monde du quotidien ? C’est le regard que je m’applique à moi-même, et, croyez-moi, je ne manque pas de matière. Voilà, ce petit texte m’aura coûté dix vagues actions et une légère divagation ; j’espère que le lecteur me les pardonnera.

Gilles DUVAL

Club Alpin de Bordeaux et de Bayonne

Ecriveur écrivant

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